À « Nice-Matin », la galère de Xavier Niel

À « Nice-Matin », la galère de Xavier Niel
Dans le groupe, c'est un peu le bololo. Cet été, les salariés se sont déchirés entre les deux offres. Photo : C.A. pour Rivieractu

Le fondateur d'Iliad-Free est entré au capital du quotidien cet été à la vitesse de l'éclair. Depuis, sa reprise en main patine, dans un contexte financier particulièrement morose pour le groupe.

MÉDIAS — Il était déjà co-propriétaire du Monde, de Télérama et de L'Obs. À la surprise générale, Xavier Niel débarque au capital de Nice-Matin dans la moiteur de l'été azuréen, avec l'intention de contrôler le groupe d'ici quelques mois.

Un coup réussi, au nez et à la barbe d'Iskandar Safa (Privinvest), propriétaire de chantiers navals et du magazine très à droite Valeurs actuelles, qui avait déjà formulé avant lui une proposition de rachat.

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Sauf que depuis les embûches s'accumulent. On a déjà eu vent ces dernières semaines de la contre-offensive du président du groupe Jean-Marc Pastorino : dans un courrier rédigé fin octobre et révélé le 6 novembre par les médias belges, il aurait reproché à l'entreprise Nethys, qui a vendu 51% de sa filiale de presse AD à M. Niel en juillet, un « manque de loyauté », le « non-respect de la procédure d'agrément des nouveaux actionnaires » et un manque de mise en concurrence.

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M. Niel doit prendre d'ici à février 2020 100% d'AD, qui détient 34% de Nice-Matin, avant d'acquérir les 66% restants du groupe auprès des salariés-actionnaires actuellement réunis en coopérative.

Une « gouvernance perfectible »

Le 12 juillet, il était présent au siège du groupe. Concernant la délicate situation actuelle de Nice-Matin, il impute « la faute » à une « gouvernance perfectible » ces dernières années. Le directeur des rédactions, Denis Carreaux, soutenu par les journalistes, devrait rester en poste encore un moment. M. Pastorino, non.

Xavier Niel propose de « diversifier les activités du groupe », notamment dans l'événementiel, de « moderniser l'imprimerie » et de « développer le numérique ». Ce dernier pôle manque de moyens, malgré une politique ambitieuse menée depuis 2014-15 par son responsable Damien Allemand, saluée par une hausse significative des abonnements et d'excellentes audiences (22 millions de pages vues par mois rien que chez nicematin.com) sur les sites du groupe.

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Dans ses valises, Niel s'engage à financer le passif (12 millions d'euros), les indemnités des journalistes souhaitant quitter le groupe (de 6 à 7 millions, on a parlé de 15% à 20% de volontés de départ avant l'été). Il devrait investir 50 millions d'euros dans l'opération.

À « Nice-Matin », la galère de Xavier Niel
À « Nice-Matin », la galère de Xavier Niel - Visuel : capture écran / DR

Salariés déchirés

Ça, c'est pour le projet. Sauf qu'entre-temps, dans le groupe, c'est un peu le bololo.

Cet été, les salariés se sont déchirés entre les deux offres. Les 456 employés, réunis en assemblée générale, se sont prononcés à 60% en faveur d'Iskandar Safa.

Dans le même temps, le collège des journalistes se prononce à plus de 90% pour l’offre de Niel (137 voix contre 6) : « Non à Safa ! C’est le message fort et clair qui a été délivré par les journalistes », insistent les rédactions du groupe dans un communiqué, en annonçant leur décision de cesser le travail pendant vingt-quatre heures.

Demain, l'indépendance du canard en question

La rédaction (190 cartes de presse, environ) penche clairement du côté de Xavier Niel. L'offre de M. Safa, qui comprend « des synergies » avec Valeurs actuelles (condamné pour incitation à la haine) hérisse les poils des journalistes, certains s'inquiétant de voir passer Nice-Matin à Nice-Fachos.

La proximité de l'homme d'affaire franco-libanais avec le député des Alpes-Maritimes Éric Ciotti pose alors aussi un peu question. Dans l'été, Mediapart révèle que ce dernier s’est rendu au Liban en mars 2018 dans le jet privé d'Iskandar Safa. Malaise dans les rangs.

L'offre de Xavier Niel garantirait davantage l'indépendance de la rédaction, avec notamment la mise en place d'une Société des rédacteurs (SDR) qui, comme au Monde, aurait la capacité de nommer le patron de la rédaction.

Les autres salariés (personnels administratifs et techniques) s'inquiètent de l'abandon de l'offre de M. Safa, qui, lui, garantissait les emplois sur cinq ans et le rachat à un prix très avantageux des parts dans l'entreprise, souffle-t-on du côté de la CGT — dont le P-DG Pastorino est issu.

Mi-juillet, la direction de la rédaction dénonce « un climat d'intimidation dans l'entreprise », certains employés en ayant « menacé et bousculé » d'autres. Le CHSCT « déclenche une alerte » et l'inspection du travail est saisie.  M. Niel arrive donc dans un groupe où les passions (et les crispations) sont vives.

Nice-Matin dans une situation financière très compliquée

Pourtant, la situation du journal ne permet aucune division, ni aucune perte de temps. La rédac' veut à tout prix maintenir ses effectifs, mais rien n'est gagné. Certains services ont même plutôt besoin de bras supplémentaires.

Les dettes sont élevées et le chiffre de la diffusion fait frémir : seulement 67.300 exemplaires en moyenne en 2018-2019 (-5.2% sur un an).

Source/visuel : © ACPM

Selon Challenges, Nice-Matin devrait perdre 2 millions d'euros cette année, contre 300.000 l'an passé (pour un C.A. de 87 millions). M. Niel assure qu'il ne prévoit aucun licenciement contraint, seulement des départs volontaires.

Autre ombre au tableau : la suspicion grandissante autour de ses motivations, surtout dans le contexte des élections municipales.

Certains disent que ce rachat arrangerait l'Elysée, qui souhaite renouer avec les territoires et verrait en Niel une façon de s'attirer les grâces du groupe Nice-Matin. Un autre homme d'affaire Macron-compatible, Pierre-Antoine Capton, a annoncé ces derniers jours son intention de racheter un titre régional, Paris Normandie.

Le maire de Nice Christian Estrosi, dans une relation fluide avec la majorité présidentielle, serait plutôt satisfait de ce rachat.

Officiellement, selon ses proches, Niel se serait lancé dans l'aventure pour « des raisons philosophiques » : « Il ne veut pas que Nice-Matin soit le porteur d'idées extrêmes ».

« J’ai vu M. Estrosi trois fois dans ma vie. J’ai vu une fois M. Ciotti. Franchement, c’est pas mes sujets, je m’en moque » a assuré l'homme d'affaire en visite à Nice en juillet, histoire de montrer son intention de ne pas influer sur la ligne éditoriale du canard. L'avenir nous le dira.

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